Alice Miller, C’est pour ton bien…

Child abuse

Après avoir fini « Le drame de l’enfant doué » , j’ai continué mes recherches sur le travail d’Alice Miller. C’est par hasard que je suis tombée sur un article de J.-F. Grief, publié 1984 dans le magazine « Marie Claire ». Malheureusement, son contenu est encore très actuel, c’est pourquoi j’ai décidé de le partager avec les lecteurs du site.

« Je ne crois pas qu’il existe dans les prisons du monde un seul assassin qui n’ait pas été battu ou maltraités au cours de son enfance », déclare Alice Miller.

C’est une femme assez âgée, très douce, qui paraît un peu effrayée par le tohu-bohu que son livre a déclenché en Allemagne.

Affirmer que les assassins ont été brutalisés dans leur enfance n’est pas très nouveau. Ce qui a choqué dans le livre d’Alice Miller, c’est qu’elle remet en cause l’éducation en général, telle qu’on l’a pratiquée en Europe pendant les deux derniers siècles. A part quelques privilégiés et enfants en bas âge de la nouvelle génération, nous aurions tous subi des violences physiques ou psychologiques infligés « pour notre bien » par des parents coupables mais pas totalement responsables.

Nous pouvons en effet accorder à nos parents des circonstances atténuantes. Ils se contentaient souvent de faire comme les autres, d’appliquer des principes d’éducation remontant à la plus haute antiquité.

A la suite de l’historienne Katharina Rutschky, Alice Miller baptise « pédagogie noire » la mise en forme théorique, aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, de ces principes d’éducation. »C’est une mystification », dit-elle. On prétend aider l’enfant en le traitant avec cruauté, en le manipulant, en l’exploitant. On lui affirme que c’est bon pour son caractère jusqu’à ce qu’il en soit convaincu lui-même. Sous prétexte de le préparer à affronter les difficultés de la vie, on détruit sa confiance en la société et en lui-même ; il est donc en fait beaucoup moins bien préparé à affronter les difficultés.

« Quand on le bat pour former son caractère, ou en prétendant l’aimer, on agit de façon très hypocrite. Un petit enfant ne peut pas comprendre l’intention de celui qui le bat, il ressent seulement les coups ».

« Il apprend aussi que la violence contre le faible est légitime, la révolte contre le fort interdite. Il apprend qu’il faut mentir et être hypocrite, de ceux-là même qui prétendent enseigner la vérité et la tolérance ».

Pourquoi, dans ces conditions, ne sommes-nous pas tous devenus des assassins ou des terroristes ?

« Beaucoup de gens se vengent sur eux-mêmes, par la psychose ou des maladies psychosomatiques, sur leurs propres enfants, sur des boucs émissaires comme aujourd’hui en Allemagne les travailleurs immigrés turcs. Pour échapper à ce cycle sans fin, il faut pouvoir se confier à une personne qui vous comprend, exprimer les sentiments au lieu de les refouler. Mais pour un enfant torturé, exprimer ses sentiments, trouver à qui les confier, n’est pas facile. Il faut pourtant qu’il comprenne ce qui se passe pour se révolter, pour s’en sortir ».

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La bonne éducation, selon Alice Miller, ne consiste pas seulement à s’abstenir de battre les enfants: « L’éducation trop permissive peut être aussi dangereuse. L’enfant est perdu, comme s’il était abandonné dans une grande forêt ; c’est très angoissant. On le laisse tout faire, il ne se sent pas aidé et protégé. La situation ne permet pas le développement de la confiance.

« Je crois qu’il faudrait revenir à la notion désignée par le mot latin Autoritas, qui implique que l’on donne des conseils désintéressés, en respectant l’enfant. Nous devons éviter le mensonge et l’hypocrisie, chercher l’authenticité, essayer de comprendre l’enfant et de nous comprendre nous-mêmes.

« Par exemple, certains parents se mettent en colère contre leurs enfants parce qu’ils mangent mal. Mais ils devraient plutôt s’interroger : pourquoi cela me fait-il si mal qu’il ne veuille pas manger ? ».

« Ou bien, un parent fatigué veut lire son journal le soir et ne supporte pas son enfant qui veut jouer. Il lui dit d’aller se coucher: à ton âge, il faut beaucoup dormir, c’est bon pour toi de te coucher, etc… C’est de l’hypocrisie, du mensonge. Le parent authentique avoue sa faiblesse « je suis fatigué(e), je veux lire mon journal pour me détendre ».

Voici quelques extraits du livre « C’est pour ton bien » d’Alice Miller.

LA PEDAGOGIE NOIRE

Le premier pédagogue cité par Alice Miller est Schreber, dont certains manuels furent réédités quarante fois et traduits dans plusieurs langues. Il conseillait de battre les bébés dès qu’apparaissent des « caprices » qui se manifestent par « les cris et des pleurs sans motif ». La plus célèbre victime de ses méthodes est son propre fils, le « Président Schreber », dont la folie paranoïaque a longuement été analysée par Freud.

« Que l’on applique ce type de méthode une fois ou tout au plus deux, écrivait le grand pédagogue en 1858, et l’on est maître de l’enfant pour toujours. Il suffit dès lors d’un regard, d’un mot, d’un seul geste de menace pour le diriger. Et il faut bien penser que c’est le plus grand bienfait que l’on puisse apporter à l’enfant, dans la mesure où on lui épargne ainsi de nombreuses heures d’agitation qui nuiraient à son développement (…) »Un siècle plus tôt (1748), le caprice obsédait déjà la pédagogue Sulzer: « Si les parents ont la chance d’interdire le caprice dès le départ par les remontrances sévères et la baguette, ils ont de bons enfants soumis et obéissants à qui ils peuvent ensuite donner une bonne éducation. Je conseille donc à tous ceux qui ont des enfant à éduquer de considérer l’élimination du caprice et de la méchanceté comme leur tâche principale et de s’y attacher aussi longtemps qu’il faut pour parvenir au but. Comme on ne convainc pas un enfant qui ne parle pas par des explications, il faut éliminer le caprice par un moyen mécanique (…).

« Toute la petite existence quotidienne de l’enfant doit être bien ordonnée et ne jamais être modifiée en rien par son caprice ni par ses humeurs, pour qu’il apprenne dès la première enfance à se soumettre rigoureusement aux règles du bon ordre. Lorsque les enfants sont habitués très tôt au bon ordre, ils en déduisent que celui-ci est naturel ; car ils ne se souviennent plus qu’on le leur ait enseigné artificiellement (…).

« Le second élément capital, sur lequel on doit axer son effort dés la deuxième ou la troisième année, est l’obéissance absolue aux parents et aux personnes responsables, et l’approbation de tout ce qu’ils font. Cette obéissance revêt une telle importance qu’en fait, toute l’éducation n’est rien d’autre que l’apprentissage de l’obéissance. Mais cette obéissance n’est pas facile à inculquer à l’enfant. Il est tout naturel que l’esprit veuille suivre sa propre volonté, et si l’on ne s’y est pas pris correctement dans les deux premières années, on a du mal à atteindre son but par la suite. Ces premières années présentent en outre également l’avantage que l’on peut utiliser la force et la contrainte. Avec le temps, les enfants oublient tout ce qu’ils ont vécu dans la toute petite enfance. Si l’on parvient alors à leur ôter la volonté, par la suite ils ne se souviendront jamais d’en avoir eu une, et l’intensité des moyens que l’on aura dû mettre en œuvre ne pourra donc pas avoir des conséquences néfastes ».

Alice-Miller

Le travail d’Alice Miller, et ses livres, sont justement consacrés aux conséquences néfastes des sévices apparemment oubliés.

Voici ce qu’écrivait, en 1752, un autre partisan de la manière forte, Krüger :

« J’estime pour ma part qu’il ne faut jamais frapper les enfants pour des fautes commises par faiblesse. Le seul vice qui mérite des coups est l’entêtement. Si votre fils ne veut rien apprendre pour ne pas céder à ce que vous voudriez, s’il pleure intentionnellement pour vous braver, s’il fait du mal pour vous irriter, bref s’il fait sa petite tête : Battez-le, faites le crier « Non, non, papa, non non! » Car une telle désobéissance équivaut à une déclaration de guerre contre votre personne. Votre fils veut vous prendre le pouvoir, et vous êtes en droit de combattre. La force par la force, pour raffermir votre autorité, sans quoi il n’est pas d’éducation. Cette correction ne soit pas être purement mécanique, mais le convaincre que vous êtes son maître ».

Les conseils des pédagogues du passé nous paraissent souvent un peu sadiques. Salzmann (1796) donnait en exemple un maître d’école qui condamnait ses élèves au fouet, mais différait la punition de quelques jours afin qu’ils aient bien le temps d’y penser et d’en décupler en imagination les effets. Sulzer recommandait les privations, la faim, le froid, pour endurcir les enfants et former leur volonté. Un exercice de »renoncement »inventé par Schreber consistait à manger et à boire devant l’enfant sans qu’il ait le droit d’absorber et de demander lui-même quoi que ce soit.

Le sadisme ne se manifeste pas toujours par des actes brutaux: « Admettons que l’un de nos enfants ait menti, écrit Matthias en 1902, mais que nous ne soyons pas en mesure de le lui prouver. A table ou ailleurs, lorsque tout le monde est réuni, il faut amener la conversation comme par hasard sur les gens qui mentent et montrer ce qu’il y a de honteux de lâche et de pernicieux dans le mensonge en jetant un regard sévère sur le coupable. S’il n’est pas encore perverti par ailleurs, il sera comme à la torture et en perdra certainement le goût d’être insincère ».

Les auteurs de tels conseils sont souvent des pasteurs protestants, qui n’hésitent jamais à trouver dans la loi divine la justification de leurs méthodes. Par exemple, Kellner (1852) défend ainsi la soumission aveugle :

« Parmi les produits d’un philanthropie mal comprise, il faut compter l’opinion selon laquelle le plaisir de l’obéissance supposerait la compréhension des raisons de l’ordre donné, toute obéissance aveugle étant contraire à la dignité humaine. Qui entreprend de répandre ce genre de thèses dans les foyers ou à l’école oublie que nous-mêmes, adultes, dans la foi en une sagesse suprême, nous devons nous soumettre à un ordre divin de l’univers. De la même manière que nous devons agir dans l’abandon de la foi en la sagesse suprême et en l’amour infini de Dieu, l’enfant doit vivre dans la foi en la sagesse de ses parents et de ses maîtres, y soumettre ses actes et trouver là une école préparatoire à l’obéissance vis-à-vis du Père divin.

« Si l’on communique à l’enfant ses raisons, je ne vois absolument plus en quoi l’on peut encore parler d’obéissance. En fait, on cherche ainsi à le convaincre et l’enfant qui est enfin convaincu ne nous obéit pas, à nous, mais précisément à ces raisons. L’éducateur qui donne ses ordres en en donnant aussi les raisons, légitime en même temps la formulation d’objections, et il fausse par la même le rapport à l’enfant. Celui-ci entre dans le champ des transactions et il se croit l’égal de l’éducateur, mais cette égalité ne s’accorde pas avec le respect sans quoi il ne peut pas y avoir d’éducation réussie.

« Dans le cercle familial, c’est le plus souvent la mère, faible, qui défend le principe philanthropique, tandis que le père, dans sa nature abrupte, exige l’obéissance absolue. Aussi c’est surtout la mère qui est tyrannisée par ses petits, tandis que c’est au père qu’ils vouent le plus de respect, c’est la raison pour laquelle il est à la tête de l’ensemble et donne à l’esprit qui y est à la tête de l’ensemble et donne à l’esprit qui y préside son orientation ». On trouve même dans la bible des citations utiles: « Qui aime son fils lui prodigue le fouet, plus tard ce fils sera sa consolation (Eccles.) 30.1) Cajole ton enfant, il te terrorisera, joue avec lui, il te fera pleurer »

Le sadisme masqué de la pédagogie noire trouvait un champ d’application tout naturel dans la répression de la sexualité naissante des enfants. Hélas, même si on empêche les »attouchements », on ne peut pas empêcher les questions. Voici la trouvaille particulièrement délirante d’un pédagogue de bonne volonté (Ouest, 1787) :

« On sait que la jeunesse est particulièrement curieuse sur ce point, surtout lorsqu’elle commence à être adulte, et qu’elle emprunte souvent les voies et les moyens les plus étranges pour découvrir la différence naturelle entre les sexes. Et l’on peut être sûr que toute découverte qu’elle fait toute seule viendra alimenter encore son imagination déjà échauffée et mettra en péril son innocence. Ne serait-ce que pour cette raison, il paraît recommandé de la devancer. Ce serait toutefois faire outrage à la pudeur que de permettre la libre présentation de la nudité d’un sexe à l’autre. Et pourtant, il faut que le petit garçon sache comment est fait un corps féminin et que la petite fille sache comment est fait un corps masculin, sinon ils ne parviennent pas à avoir de représentation complète et il n’y a pas de bornes à la rumination de la curiosité.

« Des planches anatomiques pourraient à cet égard donner satisfaction, mais représentent-elles la chose assez nettement ? Ne risquent-elles pas à leur suite le désir de comparer avec la nature ?

« Toutes ces inquiétudes disparaissent si l’on utilise à cette fin un corps humain qui n’a plus d’âme. La vue d’un cadavre impose le sérieux et la réflexion et c’est la meilleure atmosphère dans laquelle puisse se trouver un enfant en pareil cas. Rétrospectivement, les souvenirs qu’il aura de cette scène prendront, par une association d’idées toute naturelle une tournure également grave.

« Voir un cadavre, ce n’est pas l’occasion qui manque ».

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