L’effet lucifer

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Nous sommes tous enclins à penser que, si des gens ont souffert de l’éducation traditionnelle, pour nous ça n’a pas été si terrible, au contraire. Pourtant, les expériences de Stanley Milgram et Philip Zimbardo nous démontrent que nous avons tort, dans la majorité des cas.

L’EXPERIENCE DE MILGRAM (1961)

Des étudiants en doctorat de l’université de Yale ont été invités à collaborer à une expérience. Les participants jouant le rôle « d’enseignant » acceptaient d’infliger de fortes décharges électriques à une autre personne, « l’élève », lorsque celui-ci se trompait. Le véritable but de Milgram n’était pas d’étudier les effets de la punition sur l’apprentissage et la mémoire. La question qui l’intéressait était entièrement différente: quand on leur assigne une telle tâche, jusqu’à quel point des individus normaux sont-ils prêt à infliger une souffrance physique à une victime innocente?

La réponse est particulièrement inquiétante. De manière générale, « l’enseignant » était prêt à infliger autant de douleur que le permettait la machine. Au lieu de céder aux supplications de la victime, les deux tiers des sujets, dans l’expérience de Milgram, envoyèrent chacune des trente décharges électriques prévues et continuèrent à actionner les interrupteurs jusqu’au dernier – 450 volts, potentiellement mortel – point où l’expérimentateur arrêta l’expérience.

Plus effrayant encore, pas un seul des quarante sujets d’expérience n’abandonna sa tâche « d’enseignant » quand la victime commença à lui demander instamment d’arrêter; ni plus tard, lorsqu’elle commença à supplier; ni même lorsque sa réaction à chaque décharge n’était plus qu »un cri de douleur et d’angoisse », selon les mots de Milgram. Ce n’est que lorsqu’on envoya la décharge de 300 volts et que la victime « cria avec désespoir qu’elle ne répondrait plus aux questions du test » que certains sujets arrêtèrent l’expérience, et encore, ce ne fut qu’une minorité.

 

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L’EFFET LUCIFER (1971)

Dans l’expérience de Milgram, deux paramètres étaient maîtrisés: le rôle de l’élève était tenu par un acteur et les décharges n’étaient pas réelles. L’expérience de Zimbardo, menée en 1971, était encore plus choquante car elle ne faisait appel à aucun acteur. Appelée l’effet Lucifer, cette expérience avait pour but d’observer le comportement humain dans le milieu carcéral. 18 candidats avaient été sélectionnés. Que des étudiants ayant une bonne stabilité mentale et une bonne maturité. Par tirage au sort, chacun s’est vu attribué un rôle : soit un prisonnier, soit un gardien. Chacun a commencé à s’adapter à son rôle. Le contrôle de l’expérience a rapidement été perdu. Les prisonniers ont subi – et accepté – un traitement humiliant et parfois sadique de la part des gardes, et à la fin beaucoup d’entre eux souffraient d’un sévère dérangement émotionnel. Deux étudiants ont d’ailleurs du être retirés de l’expérience avant la fin.

Le professeur Zimbardo décida de mettre fin à l’expérience plus tôt que prévu lorsque Christina Maslach, une ancienne étudiante diplômée qu’il fréquentait à l’époque (et qui devint plus tard sa femme) s’insurgea contre les conditions épouvantables de la « prison » après qu’elle y eut pénétré pour interviewer les prisonniers. Le professeur Zimbardo nota qu’elle fut la seule, parmi la cinquantaine d’intervenants entrés dans la « prison », les amis et membres de la famille autorisés à visiter les sujets, les psychologues professionnels, les étudiants de second cycle en psychologie et le prêtre, à mettre la moralité de l’expérience en question. Après seulement six jours sur les deux semaines prévues, l’expérience fut interrompue.

Pour Milgram les faits accumulés apportent la confirmation d’un phénomène terrifiant: « C’est la docilité presque sans limite manifestée par des adultes vis-à-vis d’une figure d’autorité qui constitue le principal résultat de cette expérience. »

Zimbardo appuient la thèse d’un comportement en fonction des situations et non des prédispositions (notamment génétiques) des individus. En d’autres termes, il semble que la situation provoque le comportement des participants plus que quoi que ce soit d’inhérent à leur personnalité individuelle. On note que des gens ordinaires deviennent impressionnables et soumis en présence d’une idéologie légitime et d’un support institutionnel et social.

 

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A L’ECOLE

Nous apprenons depuis notre naissance que l’obéissance aux autorités compétentes est louable et la désobéissance condamnable. Ce message essentiel est contenu dans toutes les exhortations, les comptines, les histoires et les chansons qu’on nous a répétées dans notre enfance, relayées dans notre vie d’adultes par les systèmes juridiques, militaires et politiques. Les notions de soumission et de fidélité à la loi légitime y occupent toujours une grande place.

A la fin des années 60, début des années 70, le psychologue Ervin Staub a mené le même genre d’expérience dans l’univers scolaire. On demandait à des enfants de s’asseoir et d’attendre seul dans une pièce. Après quelques instants, on entendait le bruit d’une chaise tomber dans la pièce voisine, suivie par des pleurs et des gémissement d’une petite fille. A treize ans, ils étaient moins susceptibles d’aller voir s’ils pouvaient aider que des enfants de maternelle. Quand ils ont été interrogés par la suite, les enfants ont dit qu’ils avaient eu peur de se faire gronder par l’expérimentateur si ils lui avaient désobéi pour quitter la salle et prêter secours à la petite fille. Ils avaient appris avec succès que l’obéissance aux ordres était plus important que le souci d’autres personnes.

Zimbardo préconise des enseignements à transmettre à l’école afin de prévenir le développement de cette attitude. Sa première suggestion est que les enfants doivent apprendre à désobéir à l’autorité injuste. Ensuite, ils devraient être encouragés à réfléchir avant d’agir et ne pas agir en « pilotage automatique » aveuglément. Il recommande aussi d’éviter toutes les conditions sociales qui dissoudraient l’identité de l’individu. Lindépendance devrait être d’avantage valorisée plutôt que le groupe et la liberté ne devrait jamais être sacrifiée au nom de la sécurité.

Mais dans presque toutes les écoles on apprend l’exact opposé. Nous devons nous soumettre à l’autorité en place sans remettre en question le bien fondé des ordres que nous recevons. Nous devons avancer à un rythme commun. Se conformer au groupe est plus important que la pensée indépendante et on nous amène à renoncer à notre liberté.

Abu Ghraib

 

 

Zimbardo pense que l’éducation que nous recevons conduit à la perte catastrophique de la responsabilité personnelle, illustrée par exemple, par les soldats américains sur les prisonniers irakiens d’Abu Ghraib. Les auteurs de ces crimes n’étaient pas de sadiques pervers mais des gens ordinaires à qui on avait appris à suivre les instructions.

Nous aimerions croire que, dans pareilles situations, nous n’aurions jamais agi de la sorte. Nous avons probablement tort. L’école traditionnelle met l’accent sur la conformité et l’obéissance. Elle nous apprend à accepter n’importe quoi d’irrationnel ou d’inacceptable à partir du moment où cela est soutenu par la voix de l’autorité. C’est ce que Zimbardo appelle l’effet lucifer. Parmi les dommages infligés par l’école traditionnelle et par l’éducation en général, celui-là est certainement le plus dangereux de tous.

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